lundi 3 juillet 2017

"L'île du docteur Moreau", de H. G. Wells : animal on est mal


Voici quelques années, j'avais écrit un billet sur le thème de l'île dans la littérature, essentiellement la littérature policière. Il manquait (entre autres) à ce corpus une île mythique. Et terrifiante. Je viens de terminer le roman-culte de H. G. Wells. J'ai refermé le bouquin gagnée par le malaise du narrateur. C'est que le pauvre, fortement ébranlé par son séjour sur cette terre "isolée" - et surtout par les rencontres qu'il y a faites - a consommé sa rupture avec le monde des hommes tel qu'il l'avait quitté.
L'île du Dr Moreau. Quelques kilomètres-carrés perdus dans l'océan, où il ne vaut mieux pas se hasarder seul. Où il ne vaut mieux pas se hasarder du tout - mais quand la goélette sur laquelle vous voyagiez fait naufrage, tel Edward Prendick, le narrateur, a-t-on l'embarras du choix ?
L'équipage du bateau qui l'a recueilli, avec ses figures qui semblent de malhabiles, grotesques ébauches d'hommes, apparaît d'emblée comme des plus étranges et inquiétants au naufragé, sans que ce dernier puisse formuler en quoi. Tout aussi déroutante est la "cargaison" : des animaux sauvages - dont un puma, qui jouera tout au long de l’œuvre un rôle-clé.
Prendick est soigné à bord par un autre passager, le Dr Montgomery, médecin, alcoolique, la lèvre molle, dont il apprend qu'il est l'assistant du Dr Moreau, établi sur une île tropicale. Leur destination. Le nom de Moreau n'est pas inconnu à Prendick. Il se souvient avoir lu des années auparavant une brochure sur le fameux physiologiste, son audace inégalée, son franc-parler et ses glaçantes expérimentations...
Une fois sur l'île, à peine rétabli, Prendick comprend vite en quoi consiste l'activité des deux scientifiques et, partant, quel est le sort réservé aux animaux. De fait les deux hommes se livrent à d'inimaginables, cruelles expériences sur ces différents spécimens de la faune : vivisections, mutilations, greffes qui visent à "fabriquer" des "hommes", dotés de conscience et de langage. Expériences d'autant plus absurdes qu'elles sont sans finalité précise, mais poussées toujours plus loin. Moreau vise-t-il à quelque progrès, quelque succès scientifique ? Même pas. Il incarne le mythe du savant fou pris dans la spirale de son propre jeu, qui voit dans le fruit de ses "travaux" le reflet de son génie...
Ces hommes-bêtes vivent sous la domination de Moreau et la dictature de la Loi, qui les rappelle à leur nouvelle "dignité" et proscrit tout comportement "bestial", et en débitent en boucle les "articles", mantras hypnotisants qui s'achèvent par "Ne sommes-nous pas des Hommes ?" A la sauvagerie de l'île répondent la sourde menace que sécrètent les hybrides et la noire perversion des desseins du "Maître", amplifiées par la "caisse de résonance" qu'est ce monde clos. Prendick est partagé entre la pitié et l'horreur devant ces êtres qui souffrent, écartelés entre leurs instincts originels et l'étincelle d'humanité instillée par Moreau. Le "bon docteur" perdra le contrôle sur ces "brutes" et de ses résultats lamentables paiera le prix fort, tué par l'"Homme-Puma" - issu d'une longue série de tortures -, de même que Montgomery. Les hommmes-bêtes, désormais livrés à eux-mêmes, prêteront un semblant d'allégeance à Prendick avant de retourner peu à peu à leur condition d'animaux, perdant parole et comportements humains. Les funestes travaux de Moreau auront donc été vains... Faut-il voir une "morale" dans cette revanche,  en quelque sorte,  de la vie outragée par cette violence frénétique et dépourvue de sens ?
Mais qu'est-ce qui pousse donc les hommes à vouloir rivaliser avec Dieu ? A se prendre pour Dieu ? A vouloir jouer les apprentis-sorciers et marquer la  nature de leur empreinte à travers des attitudes au mieux inconscientes, au pire criminelles. L'argument du roman n'est pas sans rappeler le Jurassic Park de M. Crichton porté à l'écran par Spielberg. On dit que ce dernier a fait quelques emprunts à l’œuvre de Wells. On pense aussi, bien sûr, au Frankenstein de Mary Shelley.
Si le style a quelque peu vieilli - nous sommes à la fin du XIXe siècle - les questions soulevées sont bien actuelles, alors que l'on parle de thérapie génique, de greffes de membres ou de visages, d'allogreffes, et que restent dans nos mémoires les expériences menées sous couvert de recherche médicale - on peut évoquer non sans effroi Josef Mengele et le moins "célèbre" mais non moins sinistre Aribert Heim, "Docteur la Mort", qui sévirent dans les camps d'extermination durant la Seconde Guerre mondiale, avec le même mépris de la douleur et de la vie humaine... Et de constater - sans trop de surprise - qu'il n'existe de monstres que chez l'homme. Y en a-t-il un en chacun de nous ? Qu'est-ce que l'humanité ? Qu'est-ce qui la sépare de l'animalité ? Oui, où est la frontière ? L'animal est-il un homme inachevé ou l'homme, créature douée d'une conscience qui le rend comptable de ses bonnes comme de ses mauvaises actions, est-il un animal ironiquement dénaturé par une aberration biologique ? Quelle que soit la réponse, il nous faut vivre porteurs de cette dualité...
Cette œuvre fantastique, publiée en 1896 en Angleterre, en 1901 en France, est le roman de la folie humaine et de l'innocence animale dévoyée. Tout comme le regard de Prendick sur ses congénères : hanté à jamais par son expérience délétère, il est condamné à voir la bête sous le masque humain, telle une menace immanente. Il fuira leur compagnie pour celle des livres et des étoiles.
Vous aussi, peut-être, après cette lecture, chercherez - et distinguerez - l'animal chez nos semblables...

L'île du Dr Moreau est disponible chez Folio.


dimanche 22 janvier 2017

"Nahéma" de Guerlain, de mémoire de rose


Roses rouges du jardin de mon enfance. Roses jaunes de l'Arbre-aux-Fées. J'aime les roses, mais plus sur leur tige qu'en bouteille (ou à la rigueur, en gelée, ou pour aromatiser les loukhoums). Nahéma de Guerlain fait exception à la règle.
Je l'ai découvert et porté à quinze-seize ans. C'était, je me souviens, dans une des trois ou quatre parfumeries qui jalonnaient alors la rue Saint-Jean au Touquet. Le parfum venait de sortir et je me précipitais à l'époque sur les nouveautés sans trop de discernement (il faut dire que les "livraisons" annuelles ou bimestrielles étaient à la fin des années 70 moins abondantes qu'aujourd'hui). J'étais très - trop - jeune. Et romantique. Nahéma était quelque peu excessif pour une adolescente, mais l'excès n'est-il pas propre à cette phase de la vie ? On teste avec frénésie autant qu'on se teste... Quelques années plus tard j'ai trouvé, toujours chez Guerlain et toujours au Touquet, mon alter ego avec L'Heure Bleue. Comme tous les Guerlain jusqu’à il y a un certain temps, ces jus ont une histoire, ils sont une histoire, souvent intime. Si l'esprit, les émotions et les souvenirs de leurs démiurges y sont imprimés, les côtoyer longuement nous donne le droit de nous les approprier, de leur insuffler notre propre vécu.
Les parfums sont des amis. Souvent plus fidèles à nous que nous ne le sommes à eux.
L'été dernier, après des décennies d'oubli, je ne sais pourquoi, Nahéma s'est mis à m'obséder. Nostalgie ? Envie de changement, pour moi qui m'étais depuis longtemps déjà éloignée des fleuris, exception faite (il y a toujours des exceptions) de Tubéreuse Criminelle, dont je regarde en me tordant les mains ma bouteille vide, et d'Héliotrope d'Etro ? Envie, plus spécialement, de rose ? Et de quelque chose qui se démarque de la production actuelle, au risque d'être "daté" ? J'en ai obtenu, de-ci, de-là, quelques fiolettes. De quoi, pendant quelques semaines, me le remémorer, vivre un peu avec lui, le réapprivoiser. Il n'avait pas changé, ou alors de façon imperceptible à mon odorat.
Nombre de points de vente Guerlain ne le référencent plus, et il est difficile de se le procurer. Il m'a fallu, pour assouvir mon envie, faire preuve d'une obstination de fox-terrier. Au tout début d'un automne encore chaud, j'ai fini, en insistant auprès de la vendeuse, par débusquer un atomiseur qui, relégué au fond d'un tiroir, avait échappé au changement de conditionnement - les "anciens" Guerlain se vendent à présent dans des flacons frappés du motif "abeilles" emblématique de la Maison - et, peut-être, à une reformulation qui l'aurait dénaturé...
Plus de trente ans après la "première fois", l'impression reste identique. On plonge son nez dans un bouquet dru de roses d'origines différentes mais dont les voix se mêlent sans cacophonie, éclatantes, triomphantes, puis decrescendo jusqu'au chuchotement, sans jamais perdre leur identité : leur odeur est présente du début à la fin, avec une surprenante constance. Jean-Paul Guerlain fait fi de la traditionnelle stratification (notes de tête, de cœur et de fond) et Nahéma semble taillé d'un bloc, au risque de dérouter nos nez habitués la sacro-sainte pyramide olfactive. Il présente en outre cette "cohésion" - dont je vous ai déjà parlé - propre aux parfums Guerlain, arrondis, polis, assemblés sans interstices. C'est un travail de joaillier autant que de parfumeur.
Il est des roses starlettes, celle-ci est une diva, plus altière que glamour. Le silence se fait quand elle apparaît sur scène. Jean-Paul Guerlain souhaitait reconstituer une rose plus vraie que nature, mieux que nature, idéale, immortelle : une rose qui marierait toutes les roses, si charnue qu'on aimerait la croquer. Une telle fleur existe-t-elle en botanique ? Est-elle naturelle ? Artificielle ? Rien n'y manque pour restituer la senteur dont la nature l'a dotée : ni la note poivrée, presque animale, musquée, ni la touche fruitée, abricotée, un des constituants odorants de la fleur. J'y décèle également une facette verte qui évoque tout d'abord le poivron ou les feuilles froissées. C'est en fait celle de la jacinthe, qui surgit et monte en puissance, piquante, étrange, au cœur de ce bouquet, aiguillonnant les roses avant de se fondre dans leur foisonnement.
Nahéma, avec son prénom oriental qui se prononce comme - ou dans - un soupir, est aussi une rose où le créateur a injecté ses fantasmes. Je crois qu'il l'a voulue pareille à une femme fatale. On ne sait si son abandon est réel ou feint. On la croit alanguie, c'est une tueuse en fourreau de velours qui vous dégomme d'un seul de ses regards. On ne sait si on étreint une femme, ou un mirage. Je ne peux imaginer ce jus qu'inspiré par une passion brûlante, dédié à une muse qui restera inconnue. Cette brassée capiteuse se fait à la fois déclaration, offrande et symbole. Symbole non pas de toutes les femmes, mais d'une femme. Le créateur nous donne son interprétation de la rose, il la chante, la célèbre, sans tomber dans le piège tendu par le concept douteux de l'"éternel féminin" - une invention masculine pourtant. A nous, si le cœur nous en dit, de nous projeter dans la silhouette ainsi dessinée, de rêver, de nous rêver en  mystérieuse égérie, affirmée, bien contemporaine, à la fois unique et multiple.
L'art consiste ici à apporter une subtile distorsion au réalisme végétal, aussi criant soit-il par moment, pour l'élever au rang de monument. Monument à la bien-aimée, bien sûr, mais qui sait ce qu'il abrite, derrière son architecture imposante, de petits et grands secrets ? Alors, Nahéma, parfait cliché de la femme-fleur ? Que nenni ! Loin de la mièvrerie qui lui est souvent associée, cette rose-là sait aussi se défendre. Ne vous fiez pas au poudroiement suave qu'elle daigne délivrer sur la peau après s'y être lentement effeuillée : elle peut être violente ! Fragile autant que percutante, elle ne se défait pas si facilement de sa cuirasse, comme Athéna (avec qui elle partage, et dans le même ordre, ses trois voyelles : leurs sonorités s'allient), sortie tout armée du crâne son père.

Le titre est emprunté à Fontenelle (1657-1757) : "De mémoire de rose, on n'a jamais vu mourir un jardinier".

vendredi 4 novembre 2016

Vieille auto anglaise, Vieille Tige belge, rencontres sur les quais




Ce qui attire mon regard sur les quais de Dieppe, ce matin-là - jour de retour -, c’est cette machine aux énormes phares ronds, dont la silhouette ramassée, compacte, dégage puissance et nervosité, tout immobile qu'elle soit, et suggère un animal, muscles tendus, prêt à bondir sur une proie. Elle est hypnotisante. Elle semble vivante. Et redoutable. Présence incongrue, surprenante, à deux pas du marché aux poissons.
Immatriculée outre-Manche, elle est arrimée sur une remorque. Elle ne ressemble à rien de ce que je connais. Aimantée, zap* en main, je m’approche pour l’admirer sous toutes les coutures et en identifier la marque. J’enjambe l’attelage qui la relie à un massif 4x4 Mercedes. La marque est inscrite sur une plaque émaillée apposée sur la calandre : Wolseley. Un nom qui ne me parle pas. Je mesure - façon de parler - l’étendue de mon ignorance… Et le zap commence à cliquer…


Un monsieur « d’un certain âge » qui passe à proximité, moustache grise à la Marcel Zanini et verres fumés, cabas au bout du bras, m’apostrophe. De fait, j'ai plutôt l'impression qu'il se parle à lui-même. « Ces choses-là ont été construites avant les années quarante. C’est du solide. J’aurais bien aimé la voir rouler… » Il connaît donc ce constructeur mystérieux sur lequel je m’empresserai de faire des recherches, une fois de retour à la maison.
La conversation s’engage sans plus de formalités. Au fil de ses « confidences », j’apprends que cet homme est un mordu de mécanique : auto, bateau, avion, il a tout vu, tout essayé, plongé les mains dans tous les moteurs pour en connaître les rouages les plus subtils et, parfois, leur redonner vie. Il tient, sobrement, le discours des passionnés. Il a trouvé un auditoire. Il me raconte ainsi qu’il a restauré un coupé BMW de 1938, ancienne propriété d’un officier de la Wehrmacht. Tout jeune, il s’est embarqué dans la marine marchande pour passer son brevet de mécanicien. Immergé dans ses souvenirs, il évoque le boucan infernal qui régnait dans la salle des machines, l’obligation de porter d’épais tampons sur les oreilles... Puis il est devenu pilote de chasse, formé sur un Fouga Magister. Selon le degré de perversion des instructeurs et, partant, la complexité des manœuvres (d’une main, il mime un rapide mouvement descendant de l’avion), les vols pouvaient se muer en cauchemars qui se terminaient invariablement, pour l’apprenti pilote, par des vomissements. Charge à lui de nettoyer entièrement le cockpit.
« Vous êtes une Vieille Tige ?! » Je suis toute contente de pouvoir placer une expression du jargon aéronautique. Il me considère, un peu étonné, peut-être, derrière ses lunettes foncées. « Oui. Mais au banquet des Vieilles Tiges, on est de moins en moins nombreux ! ». Une nuance d’amertume a traversé sa voix.


J’apprends enfin que ce passant d'apparence si banale, si paisible mais à la vie si riche, si animée, est belge, qu'il est né dans le Nord durant la Dernière Guerre, que sa femme et lui sont tombés amoureux de la région dieppoise, qu’ils y ont une propriété, et qu’il se consacre désormais à ses chevaux. Je le remercie d’avoir partagé bien volontiers ces bribes de mémoire sans prix. Qu’adviendra-t-il de cette expérience, de ce savoir quand ces « anciens » auront disparu ? Ceux pour qui l'automobile est un art de vivre et la mécanique, une culture ? Le monde sera encore un peu plus appauvri.
Avant de reprendre son chemin, le monsieur murmure : « Ah, tout ça a remué des souvenirs. Le pilotage, le manche à balai… ». Et là encore de mimer les gestes d’autrefois, à jamais mémorisés, comme s’il se trouvait aux commandes d’un Fouga ou d’un Mirage, comme si son bras se souvenait…
Je le remercie à nouveau, nous nous souhaitons une bonne journée, et chacun reprend sa route.
Une belle rencontre, enrichissante, instructive, teintée de la nostalgie qui nous saisit quand le passé refait surface à la faveur d’un échange impromptu, nostalgie, aussi, des humains qui se croisent par hasard, brièvement, à la surface de cette Terre puis s’éloignent.
Que serions-nous si nous n’étions pas mus par la passion ?
Je n’oublierai pas le nom de Wolseley, pas plus, Monsieur, que ces quelques minutes si pleines, arrachées à la folle course du temps…

* zap : Z'APpareil photo numérique

mardi 25 octobre 2016

A la poursuite d'Octobre Roux (cat hunt)

 
 Vous êtes bien sérieux, jeune homme !

 En flagrant délit de grignotage ?

 Toumaï, chat cul-de-jatte ?

Samedi 25 octobre 2014. Je sors de chez mon bon docteur. Son cabinet est situé à l'autre bout de la ville ; j'ai ma voiture et suis garée sur une vaste place toute proche, bordée de hautes maisons bourgeoises d'inspiration hispano-mauresque. Le quartier, autrefois animé, est aujourd'hui réduit au statut de cité-dortoir.
Il fait gris, il pleuvine et je me hâte de regagner la Petite Tine. Sur le pas d'une porte, un chat boit du lait dans une écuelle. Je me penche pour le caresser quand soudain la porte s'ouvre et laisse échapper un chaton roux et blanc. Je lève les yeux, étonnée, sur la femme qui vient d'apparaître sur le seuil. "Vous le laissez s'enfuir ?" "Il n'est pas à moi, il est entré dans la cave par un soupirail. C'est un chat abandonné." Ah bon. Elle a l'air désolée mais aussi résolue à se débarrasser de l'intrus. Moi je l'aurais gardé, ce minet. Il est là, sur le trottoir, il s'éloigne sous la pluie fine en boitillant me semble-t-il. La scène me fend le cœur. Je me décide, vite. Je dis au revoir et repars vers ma voiture, le temps de passer un coup de fil. Lorsque je sors de la Petite Tine, la bête s'est volatilisée. Happée par un autre soupirail ? Cachée sous une voiture ? Je reprends le volant, fais le tour de la place. Pas de chaton bicolore. Je dois faire quelques courses, mais son éviction me reste en travers de la gorge, et je ne cesse d'y penser. Mes achats expédiés, tant ce malheureux m’obsède, je reprends la direction de la place, j'en fais à nouveau le tour - avec la Petite Tine aux flancs ornés de coquelicots, je vais me faire repérer - et rentre finalement bredouille à la maison. Je viens de m'attribuer le rôle de sauveuse et ce chat, je le veux ! Je pense déjà à des noms, parmi lesquels Toumaï arrive en tête.
Je ne cesse de ressasser la vision du chaton trottinant sous la pluie, image même de la détresse et de l'abandon. Je n'arrive pas à me faire une raison. Et je reprends le chemin de la fameuse place, en compagnie de ma mère cette fois : deux paires d'yeux ne seront pas de trop pour scruter les lieux, soupiraux, appuis de fenêtres et dessous de voitures. En vain.
Pour nous consoler, nous décidons de filer acheter des pâtisseries sur la route de la grande ville voisine. Las ! En ce samedi après-midi, toutes les voitures des environs semblent s'être donné rendez-vous à la sortie de l'autoroute, et nous nous retrouvons dans un embouteillage bien compact. Je perds patience. Une échappatoire - la route du retour - s'offre à moi et je m'y engage sans regrets. Tant pis pour les gâteaux ! Ce sera en outre l'occasion de partir une dernière fois à la recherche du petit roux et blanc...
Nous longeons lentement la place et, miracle, non loin de l'endroit où je l'avais vu, il est là, dans l'encadrement d'un soupirail ! Je stoppe, descends de voiture et embarque "Toumaï", avec l'impression de commettre un rapt. Le chaton, pas sauvage pour deux ronds, s'installe sur la planche de bord. Nous n'avons pas parcouru trois mètres que nous croisons deux hommes à pied. L'un d'eux tend le doigt vers le pare-brise et s'écrie : "Il est là !" J'ai peut-être beaucoup de défauts, mais je ne suis pas une voleuse. Je me gare en catastrophe, descends de voiture, un peu contrite, et marche vers les deux hommes, qui se sont arrêtés et me regardent. Je m'attends à me faire copieusement "pourrir". "Bonjour. C'est votre chat ? Je suis désolée, une voisine m'a dit qu'il était abandonné. Je l'ai pris sans penser qu'il avait un propriétaire." (Comme si on pouvait être propriétaire d'un chat. Mais ce n'est pas le moment de finasser.) "Ce n'est pas grave. Il a l'habitude de suivre mon ami - le propriétaire en question désigne son compère d'un signe de la tête - qui habite ici - il montre la fenêtre d'un appartement à l'étage d'une des maisons. Je viens régulièrement le rechercher. J'ai toujours peur qu'il se fasse écraser."
J'ai pris Toumaï - qui porte encore son nom "d'origine" - dans mes bras pour le poser sur la banquette arrière avant de le restituer à qui de droit, le cœur navré. L'homme réfléchit. "Il vous plaît ?" Oh que oui ! "Je vous le donne. J'ai d'autres chats chez moi, une portée doit bientôt arriver chez ma sœur..." Il hésite un peu. "Je voudrais juste lui dire au revoir." Me laissant à ma sidération, incrédule, les mots "Je vous le donne" résonnant dans ma tête, il se penche par la portière ouverte, caresse le chaton, lui murmure quelques mots. Il se redresse. Un instant, je tremble. "C'est toujours d'accord ? Vous êtes vraiment décidé ?" "Oui. Je vais vous laisser mon numéro de téléphone, vous me donnerez de ses nouvelles." Je me confonds en remerciements. Jamais encore on ne m'a donné un chat de cette façon, sur une place solitaire où l'automne s'est abattu sur les arbres, où les feuilles jaunes et rouges tombent en un tapis encore clairsemé.
Et nous rentrons avec Toumaï, après un salut de la main à l'homme généreux, pensif... Le petit blanc et roux - il a sept mois, nous a dit son ancien "maître" - sera définitivement un chat d'octobre, un chat d'automne, lui dont la robe mêle le blanc pur au caramel blond.
C'était il y a deux ans. Toumaï, dit "Petit Bellot", s'est bien acclimaté parmi ses frères et sœurs d'adoption. Après le départ de Bosco, à la suite d'une sorte de guerre de succession, il aurait même tendance à jouer les chefs, tenant en respect de forts matous tels Chaman et Phoebus, sans compter les divers intrus qui risquent une patte dans le jardin. Il nous charme de ses grands yeux d'un vert très clair, de ses petits coups de tête donnés sur la main...
Jeune chat, il n'a bien sûr rien à voir avec Toumaï, "ancêtre de l'humanité", dont les restes furent découverts en 2001 au Tchad. Mais j'ai appris que ce nom, en langue gorane, signifie "espoir de vie".
Les chats nous amènent parfois à des rencontres singulières. Et si j'ai encore pour ce billet pillé emprunté le titre d'un célèbre roman d'espionnage et d'un film américains, c'est que je préfère, à cette famille-là, ce clan-ci.

mardi 11 octobre 2016

A la poursuite d’Octobre Rose (le manteau rouge)


C’est l’histoire d’un petit bout de ruban rose, formant une simple boucle. Je l’arbore depuis près de deux ans sur mon manteau « rouge cuit » en drap, le premier truc chaud à pointer son nez hors de ma garde-robe alors qu’un froid précoce se jette sur nous comme la faim sur le monde.
J’examine d’abord ledit manteau sous toutes les coutures, si je puis dire, pour m’assurer que les mites n’ont pas fait un festin cet été, le pis étant les dégâts vicieux, à peine détectables, qu’on ne voit qu'au moment de sortir. Tout l’art de la mite consiste à ruiner un vêtement par un trou de quelques millimètres-carrés particulièrement bien - ou mal - placé. Qu’on se le dise, les mites sont des bêtes retorses, des gouffres de perversion.
Cette année, encore une fois, mon manteau est intact. Sauf qu’il y manque ce petit bout de ruban rose, fixé par une épingle à nourrice au niveau de mon cœur. J’en suis fort marrie. Car ce ruban a une histoire. J’aime les choses - et les gens - qui ont une histoire, un parcours accompli avec moi, mais aussi avant moi. Les choses et les gens qui sont des rencontres.
Fin octobre 2014. J’ai décidé de passer l’après-midi à Lille, pour faire du lèche-vitrines, fouiner à la F**C (et peut-être discuter le bout de gras avec un vendeur passionné), prendre un café noisette à « La Chico », essayer quelques rouges à lèvres dans mes lieux de perdition préférés et faire main basse sur un tube ou deux de ce précieux et indispensable auxiliaire. Mon circuit se termine, je suis un peu fatiguée, je dois regagner la Petite Tine à l’abri dans son parking, mais j’ai décidé d’aller auparavant humer quelques parfums dans une boutique située au bout du bout d’une rue pavée du Vieux-Lille. Je traîne un peu la patte et dois m’aiguillonner : LA rencontre olfactive que j’attends est peut-être au bout du chemin.
Me voici arrivée dans l’antre des perfumistas lillois et d’ailleurs. Décor boudoir, quantité hypnotisante de parfums sur les étagères… La vendeuse est occupée et c’est une charmante jeune femme qui s’adresse à moi. Je souhaite découvrir quelques créations que j’ai en tête. Les "pschitt" se succèdent sur les touches de papier, je retrousse la manche de mon manteau pour livrer mon avant-bras aux molécules d’Ambre Russe, un jus qui me fait rêver depuis longtemps. La jeune femme, très sympathique, m'apprend qu'elle est stagiaire. Elle aimerait devenir socio-esthéticienne et travailler dans les cliniques pour apporter aux femmes le plaisir, souvent oublié ou négligé, de prendre soin de soi et se faire belle. Si certains affirment que ce n’est pas une priorité, je rétorque qu’un reflet flatteur dans le miroir participe d’un meilleur moral. Et donc d’une plus grande confiance en soi. On marque des points sur la maladie. On la foule aux pieds. On est mieux armée. Et je remarque, épinglée à la blouse de mon interlocutrice, une boucle de ruban rose qui m’intrigue. Elle me parle alors d’Octobre Rose, cette campagne annuelle de sensibilisation au cancer du sein. Je connais Octobre Rose. Le cancer aussi, je connais, à travers une personne très proche. Cette campagne, ce combat, m’interpellent. J’évoque ma propre expérience. La guerre - des malades, des équipes soignantes, de l’entourage. Les forces qu’il faut aller chercher très loin au fond de soi. On n’en sort pas indemne. Etrange et grave conversation dans ce lieu dédié à la beauté, à la légèreté, à la futilité, aussi, diront d'aucuns. J’en oublierais presque pourquoi je suis ici. Je me dis que la légèreté est un droit. Quand je demande à la jeune femme où me procurer cette frêle bannière - la campagne touche à sa fin -, elle n’hésite pas, décroche le ruban de sa blouse et me le donne, dans un geste spontané. Je l’épingle illico à mon manteau, bien visible, sur mon cœur. Un parfum ? Oui, j’aime beaucoup Ambre Russe, mais je vais garder la touche sur moi (souvent je glisse ce mince support de papier parfumé entre ma peau et mon soutien-gorge), et je reviendrai. Je sors de la boutique pensive, un peu remuée, et environnée d’effluves insolites ou rassurants, collés à mon épiderme ou se baladant dans l’air…
Or, voici quelques jours, alors que j’extrais mon manteau de sa retraite estivale, je m’aperçois que le ruban a disparu. Je n’ai pas souvenir de l’avoir porté sur un autre vêtement. Je fouille frénétiquement ma garde-robe, lampe-torche au poing. Rien. L’épingle, minuscule, se sera ouverte et aura glissé de l’étoffe. Cela me chagrine beaucoup…
C’est cet après-midi, avant de sortir, que je retrouve le ruban, épinglé sur le côté droit de mon manteau. Il me crevait les yeux. Comment est-il arrivé là ? Ai-je été victime d’un phénomène de cécité sélective, d’un « blindspot », comme disent les psys, cet angle mort de l’esprit ? Cela restera une énigme des plus obscure…
Je ne me suis plus préoccupée de ce mystère. J’ai vérifié que le ruban était bien fixé. Et bien en évidence. Cette année encore, il me semblera déployer, dans mon manteau rouge, le symbole d'une cause universelle, d’un combat, qu’il soit celui des femmes ou celui des hommes touchés par cette saloperie de crabe. Par solidarité. Et pour, à ma façon, témoigner.

« L’amour qu’on vous porte vous donne la force, l’amour que vous éprouvez, le courage. »


lundi 26 septembre 2016

Les tribulations d'une (petite) veste noire

 

Voici quelques années, je vous avais entretenus de mon emblématique veste noire, rendue importable suite aux outrages infligés par les mites, ces carnassières, qui n'en ont décidément rien à f... de l'affection qui  nous lie à certains vêtements, et se contrebalancent des produits à odeur forte destinés à les éloigner. Rien n'a moins de cœur qu'une mite, hormis une autre mite, ou un PDG de multinationale. J'ai eu des cabans, des manteaux, un blazer en tweed à double boutonnage, comme j'aime, mais aucun n'a pris la place de "ma petite veste" tant chérie. Dire que je me suis fait une raison serait exagérer. On n'oublie rien, mais on s'habitue, chantait le Grand Jacques. Je ne suis pas entièrement convaincue, mais si je garde - un peu - la nostalgie de ma veste, elle s'atténue...
L'an dernier, en cette fin d'été qui nous fait encore hésiter entre tenues légères et vêture plus douillette, alors que je parcourais la Grande-Rue à Dieppe, je suis tombée en arrêt devant une vitrine. Sur le mur de droite était épinglée, tel un papillon aux ailes moirées, une veste noire joliment coupée dans un tissu brillant, comme constitué de minuscules écailles. Assez courte, pimpante, manches trois-quarts dans un esprit années 60, fermée par un bouton et signée d'une marque italienne, elle avait immédiatement accroché mon regard et semblait me tendre les bras. A vue de nez, elle était à ma taille, et le prix "promotionnel" (des soldes déguisés) la rendait abordable. Je suis entrée dans la boutique, ai demandé à l'essayer. Elle me seyait parfaitement, mais je concevais quelques hésitations en raison de sa matière étincelante, pas forcément idéale pour le quotidien... Pas trop voyante ? Pas trop habillée ? Pas trop... ? je n'osais pas formuler carrément le mot ou plutôt l'image qui m'était venue en tête. Rassurée par la patronne, bien sûr, qui tenait absolument à me fourguer sa veste, la toute dernière... Et je quittais la boutique avec, dans un grand sac de papier blanc, mon butin.
Et cette veste, j'ai décidé de l'assumer. Je l'ai portée ! Tous les jours, avec un jean, une jupe, sur un pull ou un top, en guise de cache-misère, mais l'esprit conquérant ! Je l'ai étrennée presque sitôt achetée et l'ai retrouvée avec plaisir au printemps. Sa coupe un peu chicos et son étoffe "habillent" les frusques les plus insignifiantes. Les bons jours je l'appelle "ma veste disco", les autres, ceux où je me fais la tête, "ma veste de bombasse". Mais elle m'est devenue indispensable.
Et puis, cet été, elle a disparu. J'ai fouillé la maison de fond en comble. Idem pour ma voiture : banquette arrière, dessous des sièges... Même le coffre a été inspecté. Comme si j'avais pu éprouver la soudaine lubie de fourrer ma veste dans le coffre de la Petite Tine ! Le garage où elle dort a été passé au peigne fin. Comme si j'étais femme à laisser traîner mes habits dans un garage. Même pas en rêve ! Je devenais folle. Je suis retournée arpenter en tous sens les lieux où j'aurais pu l'oublier : magasins, cafés. Elle restait introuvable et j'ai fini par penser qu'elle avait dans un instant d’inattention glissé de mon bras pour filer vivre sa propre vie et n'avait pas été perdue pour tout le monde. Je scrutais d'un air suspicieux la mise des femmes que je croisais. Non, ma veste s'était volatilisée...
Voici un mois environ, nous allons déjeuner, un ami et moi, au restaurant chinois de ma petite ville. La patronne est sur le pas de la porte. Elle nous sourit de loin. J'approche et à peine ai-je le temps de la saluer qu'elle me lance : "Vous avez oublié votre veste la dernière fois !". Jamais, au cours de mes recherches frénétiques, je n'ai pensé au "chinois" où ma mère et moi nous sommes régalées, quelques semaines plus tôt, de beignets de crevettes et de petits dés de poisson frit. Je n'y crois pas. Pas tant que je ne l'ai pas vue, touchée. Et pourtant, elle se trouve bien, soigneusement pliée, dans le sachet blanc que me tend en souriant la serveuse alors que nous allons quitter l'établissement.
Depuis, je brille à nouveau dans les rues, ces quelques grammes d'étoffe miroitante sur le dos, et je brillerai tant que la douceur de ce début d'automne me le permettra.
Oui, j'ai bien assimilé "ma petite veste noire", deuxième du nom, j'en ai fait une seconde peau, ophidienne, légère et protectrice.
Comment, finalement, nos vêtements s'attachent à nous autant que nous nous attachons à eux...

Illustration : Edouard Manet, Jeune femme allongée en costume espagnol, 1862.
Source : http://kerdonis.fr/ZMANET01/

mercredi 31 août 2016

Au Bar de l'Escadrille - incursion aéronautique et historique


Y a-t-il un pilote dans l'avion ?

Flûte, ils sont repartis !

Charles Nungesser, pirate des airs ?

Arriver comme les carabiniers à l'aérodrome, dimanche soir : si les Alfajet de la Patrouille de France sont bien là, sagement alignés sur le tarmac, les pilotes viennent de quitter les lieux en hélicoptère, destination Saint-Quentin où ils sont attendus après la démonstration qu'ils viennent d'y effectuer.
Pour se consoler, entrer dans le pub, s'installer sur des tabourets face au bar et s'offrir une "petite coupe". On papote parmi la clientèle de "vieilles tiges", on salue Untel et Untel. A travers le bruit des voix et des voitures, une chanson d'Adele me parvient soudain, lointaine, par bribes, un peu irréelle... A un moment donné je n'entends qu'elle. J'écoute les paroles, qui prennent, dans ce contexte, une résonance inconnue...
Les flûtes vides semblent appeler un nouveau "remplissage", mais je ne me laisserai pas tenter : je dois reprendre le volant, et j'ai oublié mon permis à la maison. Si jamais je tombe sur un contrôle... Je laisse donc ma flûte à sa soif. Étrange objet, non pas par la forme ou la fonction : il est sérigraphié à l'emblème - macabre ! - de Charles Nungesser, qui a donné son nom à ce qui est depuis trois ans l'aéroport de Valenciennes. On devrait peut-être le faire figurer sur les paquets de cigarettes - l'insigne, bien sûr, qui rappelle à la fois le genre des Vanités, le fameux pavillon noir des pirates, et pourrait fort bien être récupéré par la tendance gothique... Nungesser - dont de nombreuses photos ornent les lambris - aurait adopté cette association de symboles inscrits dans un cœur noir lors de la Première Guerre mondiale, bras d'honneur à l'ennemi dont il s'appropriait sur le mode provocateur quelques attributs emblématiques. Mais lui-même ne se jouait-il pas de la mort ? Ne la défiait-il pas sans cesse, dans une pirouette, réelle et figurée ?... "As des as" que j'imagine tout en courage et panache, embarqué avec François Coli pour une traversée sans escale - encore jamais réalisée - de l'Atlantique Nord à bord de L'Oiseau Blanc, en 1927, sa disparition et celle de son compatriote restent une des énigmes les plus opaques de l'histoire de l'aviation. Les deux hommes n'atteignirent jamais New York où la foule les attendait, prête à les acclamer.
They vanished like midnight ghosts, écrira Lindbergh dans son autobiographie. Et pourtant, nous assure le gérant du pub, Nungesser et Coli sont bien arrivés sur le Nouveau Continent. L'avion aurait été abattu ou du moins touché à proximité de Saint-Pierre-et-Miquelon par des bootleggers ou par les garde-côtes américains qui traquaient ceux-là même à cette période de Prohibition... Mais il existe d'autres hypothèses. Saura-t-on jamais ?
Et de penser à Etretat, dernier point du sol français d'où ils ont été aperçus, Etretat qui a fait poser, sur la falaise, une plaque en mémoire des deux aviateurs, et ériger un monument, fine flèche blanche percée d'une arche qui évoque le bec d'un "Oiseau Blanc" et symbolise, pour moi, la quête de l'Ailleurs, éternel tourment des hommes, à travers les espaces infinis, et de l'horizon toujours repoussé. La route monte sec. Au sommet se trouve la chapelle des marins. Nous étions allés jusque là au cours de vacances à Yport, pour la première fois j'entendais les noms de Nungesser, Coli et l'Oiseau Blanc, je fus marquée, impressionnée par leur histoire. Ils entrèrent dans ma propre légende, et mon imagination prit elle aussi son essor dans le vaporeux sillage de ces "fantômes de minuit".
J'avais sept ans.