lundi 26 septembre 2016

Tribulations d'une (petite) veste noire

 

Voici quelques années, je vous avais entretenus de mon emblématique veste noire, rendue importable suite aux outrages infligés par les mites, ces carnassières, qui n'en ont décidément rien à f... de l'affection qui  nous lie à certains vêtements, et se contrebalancent des produits à odeur forte destinés à les éloigner. Rien n'a moins de cœur qu'une mite, hormis une autre mite, ou un PDG de multinationale. J'ai eu des cabans, des manteaux, un blazer en tweed à double boutonnage, comme j'aime, mais aucun n'a pris la place de "ma petite veste" tant chérie. Dire que je me suis fait une raison serait exagérer. On n'oublie rien, mais on s'habitue, chantait le Grand Jacques. Je ne suis pas entièrement convaincue, mais si je garde - un peu - la nostalgie de ma veste, elle s'atténue...
L'an dernier, en cette fin d'été qui nous fait encore hésiter entre tenues légères et vêture plus douillette, alors que je parcourais la Grande-Rue à Dieppe, je suis tombée en arrêt devant une vitrine. Sur le mur de droite était épinglée, tel un papillon aux ailes moirées, une veste noire joliment coupée dans un tissu brillant, comme constitué de minuscules écailles. Assez courte, pimpante, manches trois-quarts dans un esprit années 60, fermée par un bouton et signée d'une marque italienne, elle avait immédiatement accroché mon regard et semblait me tendre les bras. A vue de nez, elle était à ma taille, et le prix "promotionnel" (des soldes déguisés) la rendait abordable. Je suis entrée dans la boutique, ai demandé à l'essayer. Elle me seyait parfaitement, mais je concevais quelques hésitations en raison de sa matière étincelante, pas forcément idéale pour le quotidien... Pas trop voyante ? Pas trop habillée ? Pas trop... ? je n'osais pas formuler carrément le mot ou plutôt l'image qui m'était venue en tête. Rassurée par la patronne, bien sûr, qui tenait absolument à me fourguer sa veste, la toute dernière... Et je quittais la boutique avec, dans un grand sac de papier blanc, mon butin.
Et cette veste, j'ai décidé de l'assumer. Je l'ai portée ! Tous les jours, avec un jean, une jupe, sur un pull ou un top, en guise de cache-misère, mais l'esprit conquérant ! Je l'ai étrennée presque sitôt achetée et l'ai retrouvée avec plaisir au printemps. Sa coupe un peu chicos et son étoffe "habillent" les frusques les plus insignifiantes. Les bons jours je l'appelle "ma veste disco", les autres, ceux où je me fais la tête, "ma veste de bombasse". Mais elle m'est devenue indispensable.
Et puis, cet été, elle a disparu. J'ai fouillé la maison de fond en comble. Idem pour ma voiture : banquette arrière, dessous des sièges... Même le coffre a été inspecté. Comme si j'avais pu éprouver la soudaine lubie de fourrer ma veste dans le coffre de la Petite Tine ! Le garage où elle dort a été passé au peigne fin. Comme si j'étais femme à laisser traîner mes habits dans un garage. Même pas en rêve ! Je devenais folle. Je suis retournée arpenter en tous sens les lieux où j'aurais pu l'oublier : magasins, cafés. Elle restait introuvable et j'ai fini par penser qu'elle avait dans un instant d’inattention glissé de mon bras pour filer vivre sa propre vie et n'avait pas été perdue pour tout le monde. Je scrutais d'un air suspicieux la mise des femmes que je croisais. Non, ma veste s'était volatilisée...
Voici un mois environ, nous allons déjeuner, un ami et moi, au restaurant chinois de ma petite ville. La patronne est sur le pas de la porte. Elle nous sourit de loin. J'approche et à peine ai-je le temps de la saluer qu'elle me lance : "Vous avez oublié votre veste la dernière fois !". Jamais, au cours de mes recherches frénétiques, je n'ai pensé au "chinois" où ma mère et moi nous sommes régalées, quelques semaines plus tôt, de beignets de crevettes et de petits dés de poisson frits. Je n'y crois pas. Pas tant que je ne l'ai pas vue, touchée. Et pourtant, elle se trouve bien, soigneusement pliée, dans le sachet blanc que me tend en souriant la serveuse alors que nous allons quitter l'établissement.
Depuis, je brille à nouveau dans les rues, ces quelques grammes d'étoffe miroitante sur le dos, et je brillerai tant que la douceur de ce début d'automne me le permettra.
Oui, j'ai bien assimilé "ma petite veste noire", deuxième du nom, j'en ai fait une seconde peau, ophidienne, légère et protectrice.
Comment, finalement, nos vêtements s'attachent à nous autant que nous nous attachons à eux...

Illustration : Edouard Manet, Jeune femme allongée en costume espagnol, 1862.
Source : http://kerdonis.fr/ZMANET01/

mercredi 31 août 2016

Au Bar de l'Escadrille - incursion aéronautique et historique


Y a-t-il un pilote dans l'avion ?

Flûte, ils sont repartis !

Charles Nungesser, pirate des airs ?

Arriver comme les carabiniers à l'aérodrome, dimanche soir : si les Alfajet de la Patrouille de France sont bien là, sagement alignés sur le tarmac, les pilotes viennent de quitter les lieux en hélicoptère, destination Saint-Quentin où ils sont attendus après la démonstration qu'ils viennent d'y effectuer.
Pour se consoler, entrer dans le pub, s'installer sur des tabourets face au bar et s'offrir une "petite coupe". On papote parmi la clientèle de "vieilles tiges", on salue Untel et Untel. A travers le bruit des voix et des voitures, une chanson d'Adele me parvient soudain, lointaine, par bribes, un peu irréelle... A un moment donné je n'entends qu'elle. J'écoute les paroles, qui prennent, dans ce contexte, une résonance inconnue...
Les flûtes vides semblent appeler un nouveau "remplissage", mais je ne me laisserai pas tenter : je dois reprendre le volant, et j'ai oublié mon permis à la maison. Si jamais je tombe sur un contrôle... Je laisse donc ma flûte à sa soif. Étrange objet, non pas par la forme ou la fonction : il est sérigraphié à l'emblème - macabre ! - de Charles Nungesser, qui a donné son nom à ce qui est depuis trois ans l'aéroport de Valenciennes. On devrait peut-être le faire figurer sur les paquets de cigarettes - l'insigne, bien sûr, qui rappelle à la fois le genre des Vanités, le fameux pavillon noir des pirates, et pourrait fort bien être récupéré par la tendance gothique... Nungesser - dont de nombreuses photos ornent les lambris - aurait adopté cette association de symboles enclos dans un cœur noir lors de la Première Guerre mondiale, bras d'honneur à l'ennemi dont il s'appropriait sur le mode provocateur quelques attributs emblématiques. Mais lui-même ne se jouait-il pas de la mort ? Ne la défiait-il pas sans cesse, dans une pirouette, réelle et figurée ?... "As des as" que j'imagine tout en courage et panache, embarqué avec François Coli pour une traversée sans escale - encore jamais réalisée - de l'Atlantique Nord à bord de L'Oiseau Blanc, en 1927, sa disparition et celle de son compatriote restent une des énigmes les plus opaques de l'histoire de l'aviation. Les deux hommes n'atteignirent jamais New York où la foule les attendait, prête à les acclamer.
They vanished like midnight ghosts, écrira Lindbergh dans son autobiographie. Et pourtant, nous assure le patron du pub, Nungesser et Coli sont bien arrivés sur le Nouveau Continent. L'avion aurait été abattu ou du moins touché à proximité de Saint-Pierre-et-Miquelon par des bootleggers ou par les garde-côtes américains qui traquaient ceux-là même à cette période de Prohibition... Mais il existe d'autres hypothèses. Saura-t-on jamais ?
Et de penser à Etretat, dernier point du sol français d'où ils ont été aperçus, Etretat qui a fait poser, sur la falaise, une plaque en mémoire des deux aviateurs, et ériger un monument, fine flèche blanche percée d'une arche qui évoque le bec d'un "Oiseau Blanc" et symbolise, pour moi, la quête de l'Ailleurs, éternel tourment des hommes, à travers les espaces infinis, et de l'horizon toujours repoussé. La route monte sec. Au sommet se trouve la chapelle des marins. Nous étions allés jusque là au cours de vacances à Yport, pour la première fois j'entendais les noms de Nungesser, Coli et l'Oiseau Blanc, je fus marquée, impressionnée par leur histoire. Ils entrèrent dans ma propre légende, et mon imagination prit elle aussi son essor dans le vaporeux sillage de ces "fantômes de minuit".
J'avais sept ans.



lundi 15 août 2016

Le dernier des Mohicans - Bosco est parti


Bosco, le beau Bosco, "le Boss", s'est en allé. Au sens propre comme au sens figuré, par un euphémisme couramment employé pour signifier la mort.
Dernier rejeton de la prolifique Andelle, il était aussi le dernier chat né à la maison. Je le surnommais "le dernier des Mohicans"...
Il était souffrant, ne mangeait plus, buvait à peine... Quelques jours avant son "départ", je l'avais conduit chez le vétérinaire, son associée, plutôt, qui l'avait "soigné" pour une infection buccale alors que le chat présentait tous les signes d'une crise d'urémie - je les connais malheureusement bien. Elle n'avait même pas remarqué son extrême déshydratation, et c'est moi qui le lui ai signalé ! Certes, il est moins facile d'être véto que toubib pour humains, mais je suppose que les vétérinaires sont formés à détecter les symptômes en l'absence de plainte verbale du "patient". La redoutable insuffisance rénale féline... L'antibiotique n'a eu aucun effet. Bosco s’est affaibli, a décliné en deux ou trois jours. Il était prévu de retourner chez le véto pour lui éviter une douloureuse agonie, mais le "Boss" en a décidé autrement. Mardi matin, il est parti. Il a disparu dans les vertes profondeurs du jardin qu'il aimait. Il n'a pas réapparu. L'état dans lequel nous l'avions vu ne laisse aucun doute sur ce qui a pu survenir par la suite. N'a-t-il pas eu la force de rentrer d'une ultime patrouille sur son territoire, ou a-t-il choisi de s'endormir là où il le voulait - paisiblement, je l'espère du fond du cœur ?
Nous ne le saurons pas.
Il nous a refusé l'au revoir, les derniers câlins, les larmes -  à de rares exceptions près ils détestent les pleurs. Ils ont peur de nos grimaces et fuient nos sanglots.
Les chats sont d'une grande pudeur et d'une grande dignité dans la souffrance.
Il voulait, je crois, qu'on lui foute la paix.
Quand un chat meurt, restent les photos, dont on se repaît pendant des jours, des semaines, pour y retrouver sa beauté, ses expressions, sa présence, pour dans leur contemplation abolir le temps et, ce moment passé, se cogner à notre chagrin et mesurer notre perte. Les photos ignorent, ou effacent, la différence entre la mort et la vie. Nos amis défunts nous y fixent du regard que nous leur avons toujours connu : candide et mystérieux, porte ouverte sur d'insondables galaxies, miroir où notre reflet se perd.
Alors je retrouve dans ces images sa belle et noble tête, sur le front le motif du scarabée qui "signe" la robe des tabbys. Fier batailleur, il eût mérité des funérailles vikings, tel Einar/Kirk Douglas dans le fameux film. Dominant et dominateur, il était une terreur pour ses frères adoptifs comme pour les rivaux potentiels qui se risquaient dans son domaine. Combien de fois ai-je dû mettre un terme à un violent corps-à-corps, tous crocs et griffes dehors, en jetant sur les belligérants ce qui me tombait sous la main, plaid ou robe de chambre ? Dans cette obscurité soudaine le combat stoppait net. J'attrapais alors Bosco "emballé" dans l'étoffe tel un vulgaire paquet pour le déposer hors de la vue de son adversaire. Qui prenait généralement le large...
Restent, aussi, les souvenirs. Il était un vieux compagnon, non par l'âge (il aurait eu neuf ans le 5 septembre) mais par le temps passé à mon foyer. Je l'avais vu grandir. Il m'accompagnait à la cave pour explorer les lieux et humer, narines palpitantes, les vieux trucs qui s'y entassent (et parfois les arroser abondamment pour s'en décréter propriétaire). Un royaume olfactif inépuisable pour la curiosité tout aussi inépuisable d'un chat ! Je prenais garde à le ramener "à la surface" pour qu'il ne s'échappe pas par le soupirail, comme autrefois Mouna. Que je retrouvai, dix jours plus tard, prisonnière de la chaufferie d'un bâtiment voisin, maigre, affamée, enrhumée, mais vivante... Un vétérinaire la sauva alors que nous la croyions perdue...
Impitoyable avec ses ennemis, Bosco se montrait tendre, aimant, câlin avec ses humaines. Un petit coup de tête sur le dos de la main pour signifier son amour et appeler la caresse... Il était souvent le premier de mes pensionnaires à nous accueillir lorsque nous rentrions de Normandie. Il nous attendait... Il aimait dormir dans ma chambre-bureau, au sommet de la garde-robe, sur le vieux canapé ou blotti contre moi en hiver (ou couché sur mes pieds, le grand luxe !). Il appréciait la voie des airs pour ses déplacements et avait l'habitude de rentrer par la fenêtre du premier étage : planté sur le rebord extérieur, il me fixait intensément. Le message était clair. La plupart du temps je lui ouvrais mais, parfois, occupée ou trop flemmarde, je ne bougeais pas et, après avoir attendu un peu, "Bosquinho" s'en allait et regagnait la maison par la chatière, au rez-de-chaussée...
Aujourd'hui qu'il nous manque, je regrette de ne pas lui avoir à chaque fois, dans mon égoïsme, ouvert la fenêtre. De ne pas lui avoir témoigné plus d'affection.
Les choses sont ainsi et on ne reviendra pas sur elles, on ne rattrapera pas ses manquements, réels ou imaginés...
Reste, enfin, le vide... On croit apercevoir une ombre, sentir un mouvement de l'air... On tourne doucement la tête. Il n'y a rien, rien d'autre qu'une aberration des sens, dupés par le prisme de la mémoire... Et si, pourtant...
"Bosco du Négresco", "Bosco de l'Unesco" - c'étaient quelques-uns de ses surnoms - s'est endormi dans un lieu secret, là où sa volonté, ou son restant de forces, l'ont porté. Sa fin restera entourée de mystère. Nul ne sait où il repose et le deuil en sera peut-être plus difficile, comme pour les marins disparus en mer. Le terme "bosco", après tout, désigne, sur un bateau, le maître d'équipage (dans la marine marchande) ou le maître de manœuvres (dans la Marine Nationale)... Avec lui s'éloigne un nouveau pan de ma vie. Avec lui s'éteint la lignée d'Andelle, ses frères, sœurs, neveux et nièces n'étant plus de ce monde. Andelle, dont il tenait sa beauté et que je comparais souvent à Médée, reine et sorcière... Mais qui sait si notre beau félin, grand séducteur, n'a pas fait souche dans les parages ?...
Repose en paix, magnifique Bosco, toi qui fus un Roi parmi les chats, toi que nous aimions.

Bosco, 5 septembre 2007 - 9 août 2016





dimanche 7 août 2016

Lu et à Prouvy (un café sur le zinc)

Parfois il est inutile de chercher meeting à quatorze heures : le show aérien du 14 Juillet, un des grands rendez-vous populaires et festifs de l'été dans ma région, se déroule tout près de chez moi, et les animations s'étendent sur plusieurs jours.
Dès le dimanche, on entend quelque remue-ménage dans les cieux, et des sons d'avions inhabituels ponctuent la journée, vous faisant courir dehors (ou à la fenêtre du premier étage si c'est là que vous vous trouvez ; il est déconseillé de passer directement de ce dernier au jardin) tel un jacquemart propulsé hors de son beffroi par un mécanisme aussi puissant qu'infaillible. Ça siffle, ça gronde, ça gronde en sifflant, ça siffle en grondant, ça vrombit, ça chuinte, ça ronronne, mais je suis bien incapable d'identifier les engins ailés à leur signature sonore. Vous levez la tête : nulle trace d'aéronef. Il a déjà filé, ou il est au-dessus des nuages. Vous rentrez fort dépité mais en vous disant que la prochaine fois sera la bonne.
Mais pour voir des avions et en approcher, rien de tel que de se rendre à l'aérodrome. Les premiers participants sont déjà arrivés, d'autres ne vont pas tarder à suivre. Ce lundi après-midi, je prends donc la direction de Prouvy - Aérodrome Charles-Nungesser - pour voir ce qu'il s'y mijote.
Les premières machines motorisées que je vois sont des voitures, des voitures à foison garées sur les terre-pleins qui s'étendent devant la brasserie. De l'autre côté du bâtiment, les pistes gardent encore leurs secrets. Pour s'y rendre, le cœur battant d'impatience, on marche dans l'herbe, sur les cailloux... Alors que je m'apprête à franchir le portillon qui sépare du tarmac la zone ouverte au public, je croise une file de jeunes gens - et de moins jeunes - en combinaison vert sombre : des pilotes fraîchement débarqués... mais d'où ? Tous me saluent avec un large sourire, certains d'un "Hi !", d'autres en français. Je souris moi aussi et réponds à leur salut, admirative de leur assurance tranquille. Décidément, le mythe des chevaliers du ciel est toujours bien vivace, percutant... Ceux-là viennent de loin, sans doute... Et je me demande qui accueille l'autre, dans cet entre-deux, cet espace de passage et de brassage qu'est un aéroport...
Je balaie d'un regard à cent quatre-vingt degrés le théâtre des opérations. Sur ma gauche, un fauve est tapi : un Jaguar en tenue de camouflage (mais il n'en fait pas pour autant du mimétisme puisque je le distingue très nettement). A ne pas confondre avec les modèles de la marque de voitures homonyme. Arrivé en pièces détachées, il a été remonté sur place. Les curieux peuvent monter à bord, prendre place dans le cockpit, peut-être essayer le siège éjectable (si, si, c'est possible, je l'ai fait l'an dernier). Une file s'est formée au pied de la passerelle... je n'attendrai pas. Direction la brasserie, où je n'ai jamais osé mettre les pieds, sa fréquentation me semblant exclusivement masculine, mais je braverai mes préventions : j'ai envie d'un petit crème.

Le long nez pointu du Jaguar...

A peine entré, on est saisi par l'atmosphère des lieux, qui porte le souvenir de décennies d'aviation militaire et civile. Aux murs, des photos dédicacées, notamment de la Patrouille de France, la star du meeting, dissimulent presque entièrement les lambris. Combien de héros des airs sont passés par ici ? Au plafond, la maquette d'un biplan a suspendu son vol pour l'éternité. Je pense aux bateaux qui naviguent haut sous les voûtes de la cathédrale de Saint-Malo. La vision comme irréelle de ces ex-voto m'a, la première fois, beaucoup frappée. Ici l'atmosphère mêle animation, chaleur et étrangeté pour les non-initiés, comme moi.


 La Patrouille a patrouillé sous les feux de Râ...

Me voici attablée devant mon café noisette, yeux et oreilles grand ouverts pour capter cette ambiance insolite. A la terrasse se sont installés les aviateurs étrangers. Ils se détendent devant un verre, paquets de cigarettes posés sur la table. Un blouson accroché au dossier d'une chaise me révèle leur provenance. Ce sont les Royal Jordanian Falcons, la patrouille acrobatique jordanienne. Rien que ça. En quittant la brasserie, je leur demande si je peux photographier la belle tablée qu'ils composent. Yes, bien sûr. Ils me proposent même de poser parmi eux. La vieille chouette et les jeunes faucons... De fait, je dois sans cesse me répéter que je n'ai plus trente ans... Nous échangeons quelques mots, dans un geste amical ils me remettent l'autocollant aux couleurs de leur formation. Ils sont sympathiques, souriants, simples, détendus, mais je perçois chez eux une concentration qui ne doit jamais les quitter. Demain en effet aura lieu la répétition de leur démonstration du 14 Juillet...

Belle tablée, n'est-ce pas ?

J'ai fait des envieuses...

On se salue en anglais, et je me promets de revenir.
Et dès le mercredi, je suis de retour. Malgré la pluie, l'atmosphère est nettoiement plus animée. Électrique. Tarmac, bar, champs avoisinants grouillent de monde et d'engins qui n'étaient pas là, deux jours plus tôt.
Là-bas, sur le tarmac, deux avions militaires : un Mirage et un Rafale, posés côte-à-côte. Oiseaux de proie au repos mais vaguement menaçants. Comme je m'avance vers les voitures de luxe alignées dans un pré (on peut, moyennant finance, s'offrir une courte virée à leur bord) et qui me semblent bien banales, les quelques gouttes qui tombaient à mon arrivée se transforment en averse bien drue, insistante. Je fais demi-tour pour aller me réfugier à la terrasse de la brasserie, abritée par une pergola où s'enroule une vigne. Poste d'observation idéal - et déjà bien bondé - mais abri de fortune dont la pluie se joue. Une machine volante arrive en roulant du fin fond de la piste. Sifflement ample, strident, hurlement, plutôt, à vous faire sauter les tympans comme l'opercule d'un tube de dentifrice (ou de mayonnaise). Derrière moi se tient un vieux monsieur aux allures de patriarche : haute stature, cheveux et longue barbe blancs, yeux bleu délavé des gens qui en ont beaucoup vu. Je l'entends parler depuis un moment à sa voisine : en matière d'avions, il a l'air d'en connaître un rayon. Il s'est figé et observe le nouveau venu qui achève son approche et s'immobilise tandis que le boucan infernal de ses moteurs décroît. "Pardon, Monsieur, c'est bien du Fouga Magister qu'il s'agit ?" Le tout avec mon air le plus ignare. Si fait. C'est bien le fougueux Fouga, machine légendaire, dont le nom est resté dans les mémoires. Et la conversation s'engage. Ou plutôt, c'est moi qui écoute. J'ai d'abord droit aux états de service de l'avion (qui était à l'origine un planeur), avant que mon interlocuteur n'embraye sur l'invention du moteur à réaction, conçu simultanément par deux ingénieurs, un Anglais et un Allemand, qui ne se connaissaient pas. Oui, c'est étrange. C'est un puits de science aéronautique et de mystère qui me parle : une encyclopédie de l'aviation et tout l’œuvre romanesque de John Le Carré à lui tout seul. Et c'est passionnant. Ainsi il a assisté au premier vol de la Caravelle, en 1954, à Toulouse, il évoque André Turcat, qu'il a connu, les pannes électroniques à répétition de Concorde "trop en avance sur son temps"... Il a la nostalgie de l'époque de pionniers d'après-guerre... Entre deux explications il livre brièvement des éclats de sa vie - mouvementée, à l'en croire, et pétrie de secrets... chuuuuutttt ! Il est venu de loin en ULM pour assister au meeting. Respect ! Voilà ce que j'apprendrai de lui. Je le remercie et il me serre vigoureusement la main, comme à un vieux camarade (j'aime bien l'idée d'être le vieux camarade de quelqu'un. Surtout d'un vétéran un peu énigmatique, comme lui. Voilà, j'ai trouvé, plus tard je veux faire "vieux camarade").

"Big Black Nose" (je ne lui ai pas demandé son nom)

Une discussion s'engage avec une fort sympathique Luxembourgeoise, intarissable sur ses deux passions : les vieux coucous, qu'elle achète et restaure, et les chats... Le biplan Antonov, ex-propriété de l'armée polonaise dont il porte toujours les couleurs, lui appartient. Demain, il larguera des parachutistes au-dessus des pistes. Ce soir, il emmène des employés d'un constructeur automobile survoler leur usine... Il est sur le point de décoller et ma Luxembourgeoise le couve d'un regard maternel, les yeux brillants. Le moteur se gargarise de sa voix de basse avant que son grondement ne s'amplifie soudain, sous la manette des gaz il libère les mille chevaux qui vont arracher l'appareil à la terre, puis lentement celui-ci commence à rouler...  Ce son si fort, si "vivant", presque animal, me prend à la gorge, m'emplit la poitrine comme celui d'un second cœur. Je suis, moi aussi, émue. Il me semble être projetée dans une autre époque ou dans un album de Tintin. L'aventure est là, elle vient de débouler, elle fait voler en éclats la surface de ce monde balisé, aseptisé...
J'aime ces moments de communion, de chaleur humaine et, si le mot n'était pas galvaudé, d'authenticité.
La pluie tombe toujours. La brasserie s'est muée en hall de gare aux jours et heures de départs en vacances : on se croise, on se bouscule, on parle fort. On voit d'avantage d'hommes et de femmes en uniforme que l'avant-veille, et il n'y a plus un siège de libre. Je prendrai donc mon café noisette "sur le zinc", une expression qui convient à l'endroit...
Chacun espère que la météo sera plus clémente le lendemain...
Et, le 14 Juillet, c'est grand soleil. Et vent. Mes tentatives d'approche de l'aérodrome sont infructueuses : sur des kilomètres-carrés aux alentours, le sol est recouvert d'une carapace d'acier dont chaque voiture est une écaille. Les Red Devils venus de Belgique, de même que les Faucons jordaniens, ont accompli leur démonstration. Reste la Patrouille de France à entrer en scène. La voilà. Je me gare au bord d'une route d'où je peux admirer ses évolutions, ses figures millimétrées, ses simulacres de poursuite. Le groupe implose en un bouquet tricolore, les Alfajets se dispersent, chacun suivant sa propre trajectoire dans l'azur avec le bruit caractéristique de la soie qu'on déchire, puis se rejoignent et se rassemblent en une nouvelle formation. Mon zap clique et re-clique. Le spectacle est, comme chaque année, à couper le souffle.



A l'année prochaine, chevaliers du ciel ! Merci de nous apporter, l'espace d'un (long) week-end, le rêve, et de le rendre accessible...

jeudi 11 février 2016

Zangra

"... le fort de Bellanzio qui domine la plaine..."

"Je m'appelle Zangra..." On croit tout connaître de Brel. On fait erreur. Parfois un site comme Youtube, en vous révélant par hasard des pépites - un terme à la mode - méconnues, vous ramène à votre ignorance crasse. C'est ce que je me suis dit en découvrant Zangra, voici quelques mois. Et quelle découverte ! Un texte et une musique qui vous assènent une bonne claque en pleine poire. On est sonné. Par le génie langagier et musical de Brel, déjà. Et puis on écoute ces paroles fulgurantes, cette orchestration saccadée qui pousse le récit vers son dénouement, vers une chute qu'on pressent, à mesure que la chanson se déroule, simple et terrible. En neuf strophes, l'artiste délivre, avec sa fougue et son pessimisme, la trame entière du Désert des Tartares, le chef-d’œuvre de Dino Buzzatti, paru en 1940. Cinq couplets insistants (et quatre refrains comportant des variantes), répétitifs, taillés à coups de sabre, qui retracent l'existence d'un homme, un soldat, ignorant qu'il est promis à l'abîme. Brel est fidèle au message du romancier, il l'a compris, il en a saisi l'essence, il l'a fait sien. Les arrangements sarcastiques, évoquant l'ennui ou la lassitude, accompagnent ces mots qui vous clouent sur place.
La vie de ce militaire, Zangra, est narrée dans un souffle tragique, sur un rythme haletant. Nommé au fort de Bellanzio - comme dans le roman, on ne saura pas où se situe ce lieu reculé - il attend l'ennemi, ces fameux Tartares que personne n'a vus mais dont chacun redoute l'assaut. Un assaut qui ne vient pas, tandis que le temps passe, que Zangra monte en grade, espérant sans répit le moment de livrer la bataille "qui le fera héros" et l'obsède au point de susciter un décalage permanent, tragi-comique avec ceux qu'il côtoie, femmes ou compagnons de beuveries. Nimbée d'une menace en éternel suspens, si ténue qu'elle en semble irréelle, la vie s'écoule, bercée par ces rêves de gloire, l'ennemi reste invisible et nous retenons notre souffle. L'épilogue tient en cinq mots. Vieilli et usé, Zangra ne sera pas héros alors que l'armée tartare apparaît au bout de la plaine.
Mais l'ennemi, ce ne sont pas ces cavaliers armés, c'est le temps. Il a filé sans que Zangra, dans son aveuglement, bêtement, vainement fidèle à son poste, s'en aperçoive. Il lui a volé sa vie, sa santé, ses désirs, ses amours, même, selon un fatalisme ironique et amer qui nous renvoie à l'absurdité de la destinée et à sa vacuité, et désagrège les illusions des hommes.
La seule certitude dont nous puissions nous prévaloir en ce monde est celle de notre défaite face à cet ennemi-là.


 

Illustration : la citadelle de Bam (Iran), en 1992. C'est là qu'a été tourné le film tiré du roman de Buzzatti. L'antique forteresse a été détruite dans un tremblement de terre meurtrier en 2003. Photo de Yann sur Wikipédia.

dimanche 29 novembre 2015

"Patchouly" d'Etro : sans chinchilla


Si l'on en juge par leur descriptif et la liste de leurs ingrédients, les parfums Etro s'inspirent, voire se revendiquent clairement de la magie. Magie blanche, magie noire ? Impossible de trancher, tant peuvent être paradoxales les propriétés des plantes mises en œuvre, quand bien même les intentions sont on ne peut plus louables. Vertus curatives cohabitent fort bien avec des usages moins innocents : la double nature des végétaux est là. Et la marque italienne aux imprimés paisley joue de cette aura de sorcellerie, selon un parti pris hardi qui n'est pas peut-être pas qu'un argument de marketing propre à appâter les intellos.
La plupart des créations olfactives Etro se présentent comme des remèdes aptes à déplacer vers le haut le curseur de nos états d'âme mais se prêtent aussi à des évocations - ou des invocations - mystiques. Au-delà du discours et des promesses qu'il contient, il faut peut-être aller chercher l'origine de ce choix dans la tradition italienne de l'herboristerie. Je me souviens, à Florence, à chaque coin de rue, au début des années 90, se trouvaient des échoppes qui proposaient toutes sortes de plantes pour soigner tous les maux, alors qu'en France ce genre de boutiques avait quasiment disparu (le diplôme d'herboriste ayant lui aussi disparu en 1941). L'offre des cosmétiques "naturels" était alors en Italie bien plus étendue et variée que chez nous. Qui dit "plantes" dit antique science détenue par quelques-uns au fait de leurs pouvoirs thérapeutiques... ou moins avouables. D'où le côté philtres concoctés dans un chaudron ou distillés dans un athanor, de ces jus, avec cette ambivalence, toujours, inhérente au monde végétal et ses secrets. L'encens chaleureux et rayonnant de Messe de Minuit se déploie sous des voûtes de pierre froide, la douceur poudrée d'Héliotrope elle-même n'est pas exempte d'une note diffuse d'amertume. Potions issues d'une officine de Dieu, ou du Diable ?
En allant justement m'offrir Héliotrope, au Soleil d'Or à Lille, au printemps dernier, j'ai reçu, parmi d'autres échantillons, une fiolette de Patchouly (et un mini-atomiseur de Jacquard également signé Etro - 15 ml tout de même -, décoré d'un imprimé sérigraphié).
Parmi la poignée de doses d'essai que contenait mon petit sac, Patchouly ne m'a pas attirée d'emblée. Du patchouli ? Trop daté, trop typé, trop... trop ! Pas pour moi ! Et puis je suis souvent revenue poser mon nez sur le bord de la fiolette. Le vilain petit canard avait commencé à m'apprivoiser. Ou est-ce moi qui l'ai peu à peu apprivoisé ? Toujours est-il que maintenant, j'en rêve, et j'en dépose presque chaque jour une goutte sur mes poignets, avec parcimonie car le minuscule tube de verre voit le niveau de son précieux contenu diminuer à la vitesse grand V...
Alors, ce beau-laid de patchouli, qu'est-ce que je lui trouve pour qu'il m’émoustille ainsi ? Débarrassé de l'exubérance un peu tapageuse à laquelle il nous a habitués et de sa connotation post-soixante-huitarde, en quelques mots de ses vieux oripeaux défraîchis, il est gratté, dénudé jusqu'à l'âme, comme taillé au ciseau à bois. Ainsi dépouillé, visage nu, il révèle, en finesse, son aspect de glèbe humide, d'humus, principe de métamorphose et de renouveau, à mi-chemin entre minéral et végétal, et se permet même de frayer avec les âpres arômes d'une eau-de-vie de marc. Bois exotiques, épices, un fond de musc à peine appuyé, peut-être, assouplissent ce côté rude et raide. En notes de tête, herbes médicinales et agrumes apportent une fugitive bouffée de fraîcheur, comme pour purifier le corps de ses miasmes et libérer l'esprit de ses tourments.
Parfum intimiste, un peu étrange, réconfortant, d'une chaleur toute en retenue, Patchouly pianote sur la peau sa petite musique envoûtante. Il doit faire bon le sentir sur soi par les après-midis pluvieux où doute et spleen nous gagnent. Je veux bien croire qu'il ouvre les fenêtres de l'âme et nous dote d'irrésistibles pouvoirs, mais en dépit de sa filiation ésotérique, le porter ne nous conduira pas au bûcher.

Illustration : patchouli (Pogostemon patchouly). Source : Wikipédia.

lundi 5 octobre 2015

Où est-il donc ? (Une longue brève de comptoir)

Le café-tabac où j'allais m'approvisionner deux ou trois fois par semaine et papoter avec le patron ou la patronne a fermé cet été. Il ne rouvrira plus. L'établissement, mis en vente voici plus de six ans, n'a pas trouvé preneur. Pierrot et Joëlle ont pris, avec soulagement, leur retraite. Ils nous laissent, les autres clients et moi, quelque part, un peu orphelins.
L'orgue à nostalgie peut commencer à dérouler ses cartes perforées. C'est le temps inlassable qui tourne la manivelle. Je connais ses airs ; ils varient très peu. Il ne prend même plus la peine d'être narquois ou ironique, le temps. L'a-t-il jamais été ? Au fond je crois qu'il s'en fout. Il y a quelques semaines je suis restée bouche bée devant ce commentaire posté sur Facebook par un contact d'un de mes contacts : "Ce n'est pas le temps qui passe, c'est nous qui passons". C'était court, simple, définitif et surtout juste. Je ne connais nul philosophe qui, avec sa science, aurait dit si bien et de si lapidaire façon. Sciée, j'étais. Voilà. Nous passons, la trotteuse de la montre est un leurre grossier qui satisfait aux exigences tout aussi grossières de l'esprit cartésien, et les choses passent aussi.
Le phénomène n'est pas propre à ma petite ville. C'est un constat : en France, de nombreux bistrots ferment, faute de repreneurs ou de clients. Désertification des campagnes, déshumanisation des villes. Mais bon, ce n'est pas une raison. Le café, c'était "notre" café. C'était un peu chez nous.
D'abord, il se trouvait dans mon ancien quartier. Dans la rue où j'ai grandi (oui oui j'ai quand même continué à grandir après). Place Tolstoï, plus précisément. (Voilà pourquoi j'ai su très tôt qui était Tolstoï.) Quand j'étais enfant, ma mère allait y acheter le journal tous les matins. J'y allais, moi, pour Pif Gadget et les confiseries, comme les Nougati Côte-d'Or. Puissante attraction du chocolat belge ! Certains désavouent le quartier de leur enfance. Moi pas. Je m'y ressource, même si je ne m'y attarde guère, même s'il a bien changé. Le café, c'était ma dernière attache à cette rue chargée de souvenirs.
Dès leur arrivée, ma famille avait sympathisé avec les nouveaux buralistes et leurs enfants. Leur fils et leur bru avaient pris leur succession derrière le comptoir cela fait une bonne trentaine d'années. Je suis une femme d'habitudes et malgré un déménagement, j'ai continué à fréquenter l'établissement (on disait autrefois "le bureau de tabacs"), d'autant que j'ai - tardivement - commencé à fumer. Outre le tabac, il y avait toujours une revue, un briquet ou un timbre à acheter, un courrier à déposer, qui serait remis au facteur le jour même, une pile de montre à changer... Je filais vers la place Tolstoï, à cinq minutes à pied de chez moi. Par tous les temps, qu'il fasse beau, qu'il pleuve, vente ou neige. Autant de coupures bienvenues qui m'arrachaient à mon écran quand le travail se faisait fastidieux, quand j'avais besoin de me dégourdir les jambes, de prendre l'air. Et l'engrenage se mettait rituellement en route : s'informer des potins du quartier, de la santé d'Untel ou Untel, épiloguer sur la météo (et le fracas syncopé des trains qui indique avec certitude un vent venu du Nord, la gare étant toute proche), les jours qui filent, discuter le bout de gras sur tout et rien, échanger des points de vue et quelques mots de patois parfois, bref mettre en pratique la "fonction phatique du langage", celle qui lubrifie les rouages relationnels. La plupart des habitués m'appelaient par mon prénom. Je connaissais le leur. J'étais des leurs. Toutes les générations, tous les corps de métier se retrouvaient là. J'y croisais Victor, le menuisier, celui-là même qui nous avait gratifiés, par un matin de juin 2002, d'un petit chat qui se révéla être une Fée ; Bernard, passionné de pop music, qui me parlait de Scribe et se rappelait lui avoir donné, un jour, du saumon fumé ; le fidèle Émile ; plus rarement André, qui avait travaillé, comme mon grand-père, dans la grosse boîte sidérurgique qui faisait vivre des milliers de familles et fit la réputation de la ville dans toute l'Europe. C'était à une autre époque. Et tant d'autres, qui m'avaient connue petite, avaient connu les miens ou pas, des gens pour qui j'étais "la fille de" ou "la petite-fille de". Peu importe, dans cet espace au carrefour de mes racines et de mon présent, j'inscrivais ma propre vie.
Au fil des mois, petit à petit, les rayons se sont vidés de leurs paquets de cigarettes et cigarillos, les présentoirs à sucreries se sont dégarnis, tout comme les cartons où se dressaient des phalanges de briquets, qui n'ont pas été remplacés. Égal à lui-même, Pierrot servait des demis, des grenadines, des petits noirs et des ballons de rosé. D'autres que moi avaient-ils la gorge serrée ? Ou n'imaginaient-ils pas la disparition de ce microcosme qui nous rassemblait, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes ?
Quoi qu'en disent les hygiénistes, les censeurs des piliers de bars et les contempteurs d'une culture populaire, il faudrait chanter bien haut et davantage ces lieux de rencontres, d'échanges, de socialisation, de vie et à ce titre indispensables que sont les troquets de quartier et de campagne. Un monde à soi, partagé par d'autres. Un monde à tous, où chacun a sa place. Avouez-le, la condition humaine serait encore plus bien misérable sans eux ! La fermeture du café de Pierre et Joëlle est une perte pour ses habitués, mais aussi pour ma petite ville.
Ce n'était même pas un de ces cafés où un amoureux m'avait tenu la main. Souvenirs qui émaillent ma mémoire, certes. Le bistrot de la place Tolstoï représente sans doute plus que ça, pour la raison même que je n'y pleurais nul amour enfui. Et parce que j'y laisse, en pointillé, des décennies de mon existence. Nulle part ailleurs je ne retrouverai cette ambiance, ces visages connus de longue date, ces sourires, ces voix. Le contact de mon contact Facebook avait raison : nous ne sommes que des passants, des voyageurs de l'éphémère. Rien ne peut nous retenir, si ce n'est ces sphères d'humanité pure où des individus voient, au cours de brefs moments partagés, s'abolir les barrières générationnelles et sociales et la solitude inhérente à notre altérité.